Paysages en mots
Borne n°1
Mis à jour le lundi 7 avril 2025 , par ,
Inyenzi ou les cafards, Scholastique Mukasonga, 2006
| Tranche de vie |
Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga, 2012
| Les bananes |
| La pluie |
| Au lac |
| Vue du sentier |
Jacaranda, Gaël Faye, 2024
| Paysage au crépuscule |
Cette histoire est la nôtre… Twibuke Twiyubaka (carnets du Rwanda), Quentin Lafarge, 2024
| Échappée en forêt |
| Panorama volcanique |
Retrouvez ci-dessous les textes des podcasts
Tranche de vie
Je ferme les yeux et sur la scène des souvenirs se remettent en place les choses disparues. Et voici qu’à nouveau m’accueillent, à l’entrée, les grands caféiers chargés de cerises rouges. À leurs pieds, le paillage d’herbes sèches est un tapis sur lequel j’aime marcher pieds nus. Le sentier est bordé de fleurs jaunes que Jeanne entretient avec amour. Tout près de la maison, les bananiers profitent du jus de cuisson des haricots : ce sont eux qui donnent les variétés les plus succulentes – les kamaramasenge, les ikingurube. Ma mère nous a réservé les plus beaux régimes pour les vacances, à notre retour. Devant la porte, un grand manioc sert d’auvent. Ma mère m’attend sur le seuil. Elle a noué son plus beau pagne, celui qu’elle porte pour aller à la messe. […] Elle me précède à l’intérieur et j’entends le clapotis familier de la bière de sorgho qui fermente dans les grandes cruches. […] Je suis chez moi.
Je me trace difficilement un passage parmi les ibihehaheha, ces arbustes dont les tiges creuses servaient de chalumeau. Ils ont tout envahi. Puis le fourré s’éclaircit, je traverse une étendue de terre rase : c’est notre ancien champ. La limite est toujours marquée par un umucyuro, dont les feuilles soignent les maladies de peau et qu’en débroussant on prenait bien soin d’épargner. Je m’aperçois qu’à présent je suis un sentier bien tracé et apparemment fréquenté. Voilà même un champ de patates douces et des papayers. Et soudain, je me trouve à l’entrée d’un enclos que cachait jusque-là un creux du terrain : la maison principale, rectangulaire, en terre battue, quelques cases plus petites, plus frustres, peut-être des étables ou l’habitation des enfants, la cour soigneusement balayée.
Les bananes
« Vous n’avez jamais mangé de bananes dans les champs. C’est là qu’elles sont les meilleures ! Souvent, quand on travaille au champ et qu’on n’a pas le temps de rentrer à la maison, on allume un petit feu et on grille une ou deux bananes, pas dans les flammes bien sûr mais dans la cendre encore toute rouge. Mais il y a bien meilleur : quand j’étais petite fille, avec mes copines, ma mère nous donnait parfois quelques bananes. Alors on allait dans les champs après la récolte du sorgho, on creusait un petit trou. On faisait du feu dans le trou avec des feuilles sèches de bananiers. Quand il était consumé, on retirait les braises, le trou restait rouge, on tapissait avec une feuille de bananier encore verte, on plongeait les bananes dans le trou et on recouvrait avec la terre toujours chaude. Il n’y a plus qu’à recouvrir d’une feuille de bananier qu’on asperge d’un peu d’eau. Quand la feuille est bien sèche, on peut ouvrir le trou. La peau des bananes ressemble à la tenue de camouflage des militaires et l’intérieur est moelleux : cela fond dans la bouche ! Depuis je crois que je n’ai pas mangé de bananes aussi bonnes. »
La pluie
Les passants sur la piste (au Rwanda, il y a toujours des passants sur la piste, on ne saura jamais où ils vont ni d’où ils viennent), ils s’abritaient sous de grandes feuilles de bananier qu’une mince pellicule d’eau changeait en miroir vert.
La pluie pendant de longs mois, bien plus que le roi d’autrefois ou le président d’aujourd’hui, la Pluie, c’est celle qu’on attend, qu’on implore, celle qui décidera de la disette ou de l’abondance, qui sera le bon présage d’un mariage fécond, la première pluie au bout de la saison sèche qui fait danser les enfants qui tendent leurs visages vers le ciel pour accueillir les grosses gouttes tant désirées.
Au lac
Les rives du lac sont tout encombrées de roseaux et de papyrus sauf là où on va chercher de l’eau et où on fait la lessive. Il faut tout de même faire attention : si un vieux tronc d’arbre échoué sur le sable se met à bouger, c’est un crocodile. On passe tout l’après-midi à laver et à battre le linge, puis on l’étend sur l’herbe qui est toujours verte, même en saison sèche. Alors on se déshabille et on se jette à l’eau, on s’asperge, on se frotte le dos […]. Ensuite on va se sécher dans les papyrus.
Vue du sentier
L’étroit sentier suivait la crête dominant les terrasses de culture qui descendaient jusqu’à un marais planté de maïs. Des petites maisons, rondes ou rectangulaires, les unes couvertes de chaume, d’autres, moins nombreuses, de tuiles, parsemaient les pentes étagées de toutes les collines qu’on découvrait depuis le sentier. Beaucoup se dissimulaient sous le couvert dense de la bananeraie et on ne devinait leur présence qu’aux fumerolles bleuâtres qui s’étiraient paresseusement au-dessus des grandes feuilles lustrées. En carrés réguliers, les caféiers étaient déjà chargés de grappes de cerises rouges. Dans le bas-fond marécageux, subsistaient quelques touffes de papyrus et, sans se soucier des paysannes au travail, quatre grues couronnées faisaient pavane de leur nonchalante élégance.
Paysage au crépuscule
Au bout de dix jours, n’ayant toujours pas de nouvelles de Claude, j’ai pris le bus pour Kibuye. Il était peut-être chez Alfred. Le car m’a déposé dans le centre et j’ai continué à pieds en passant devant l’église Saint-Jean, posée au sommet de son promontoire et d’un paysage d’une beauté à couper le souffle. J’ai longé la route qui descendait vers les rivages luxuriants. L’eau du lac, en cette fin de journée, était d’un bleu profond aux reflets argentés. Le vent du large ridait sa surface et soufflait agréablement dans mes cheveux. J’ai quitté le goudron pour m’engager sur un petit chemin de sable blanc constellé de cristaux de mica qui menait au bout de la presqu’île plantée d‘arbres fruitiers, de palmiers, de ficus et de vieux grévilléas. Le soleil était rasant et entre les branches, ses rayons striaient la route de faisceaux de lumière dans lesquels s’agitaient des nuées de minuscules moucherons inoffensifs. Dans l’eau, des enfants chahutaient et un troupeau de vaches nageait entre deux îlots, seules leurs grandes cornes émergeaient du lac. Un groupe d’ibis passait en escadrille, formant un triangle haut dans le ciel. Le chemin a enfin débouché sur le chalet en bois blanc, planté au bord du lac.
3 avril 2024 - Échappée en forêt
Au fil du trajet, le relief se montre de plus en plus accentué, les collines se multiplient encore, le paysage gagne en profondeur et chaque plan défile à sa propre vitesse le long de la vitre de notre bus. La concentration d’arbres se densifie et la présence de plus en plus importante d’eucalyptus dans les bois environnants embaume l’atmosphère d’une douce fraîcheur. Tout à coup, Benjamin s’exclame avec enthousiasme : « La forêt de Nyungwe ! » Une trouée dans la végétation qui borde la route laisse apparaître un paysage féerique, une forêt primaire remarquablement conservée enchevêtre des troncs majestueux tout auréolés de lianes et s’étalant sur toute la hauteur des collines, qui prennent des allures de montagnes. Nous poursuivons notre ascension, les yeux rivés à la fenêtre, cherchant à déchiffrer l’intense mystère qui se dégage des feuillages touffus qui nous encerclent. La brume se fait de plus en plus épaisse et nous parvenons à notre destination, à 2460 mètres d’altitude, perdus dans un brouillard si dense qu’il paraît surnaturel. Toujours environnés par les hautes murailles entrelacées de grands arbres, une phrase de notre slam revient : « la forêt nimbée d’une atmosphère tranquille ». Nous descendons et nous équipons en k-way et autres capes de pluie pour braver l’hygrométrie affolante de l’air frais alentour. Si ce matin le ciel nous est tombé sur la tête, c’est nous qui vaillamment allons lui rendre visite cet après-midi, et les nuages semblent nous bénir de leur humide et évanescente main.
4 avril 2024 – Panorama volcanique
Après la faune sauvage d’Akagera et la végétation mystique de Nyungwe, c’est un nouveau rapport à la nature qui se conçoit ici : un rapport d’échange et de collaboration. Le potager s’étire le long des flancs d’une colline et nous offre une sublime vue sur le monde qui s’ouvre à nous. Une brume laiteuse recouvre encore la chaîne de volcans qui referme au loin l’immense cirque que nous surplombons, tout en bas repose un lac scintillant d’une lumière qui baigne les versants alentours. L’impression de grandeur qui se dégage de ce paysage pourtant replié sur lui-même provoque une sensation d’ivresse qui confine à l’euphorie.
Logo de l’article : Adam Cohn (Flickr) - CC BY NC ND
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