Scholastique Mukasonga, porter la mémoire par les mots
Borne n°4
Mis à jour le mardi 8 avril 2025 , par ,
Scholastique Mukasonga est une écrivaine d’origine rwandaise. Les membres de sa famille qui sont restés au Rwanda ont pour la plupart été massacrés en 1994.
Les extraits présentés sont tirés de deux récits autobiographiques : Inyenzi ou les cafards , publié en 2006 aux éditions Gallimard, et La femme aux pieds nus , publié en 2008 aux mêmes éditions. Ils ont été choisis pour s’intégrer à la partie du jardin qui concerne la mémoire (mémoire des victimes, mémoire des traditions, mémoire d’une langue) et pour offrir une ouverture vers le Rwanda d’aujourd’hui.
Les podcasts tirés de La femme aux pieds nus
| Le corps de ma mère, lu par Charline et Aïssatou |
| L’inzu, lu par Margot et Maëna |
| L’umuganura, lu par Hajar, André et Adèle |
Les podcasts tirés d’Inyenzi ou les cafards
| Les plantes anciennes, lu par Chloé, Aurélien et Léane, avec la participation de Benjamin Kayiranga |
| Survivre, lu par Luka |
| Le Rwanda d’aujourd’hui, lu par Meriem et Ewen |
| Les noms, lu par Lila |
Retrouvez ci-dessous les textes des podcasts
Le corps de ma mère
Je n’ai pas recouvert de son pagne le corps de ma mère. Personne n’était là pour le recouvrir. Les assassins ont pu s’attarder devant le cadavre que leurs machettes avaient démembré. Les hyènes et les chiens ivres de sang humain ont pu se repaître de sa chair. Ses pauvres restes se sont confondus dans la pestilence de l’immense charnier du génocide et peut-être à présent, mais cela aussi je l’ignore, ne sont-ils, dans le chaos d’un ossuaire, qu’os parmi les os et crâne parmi les crânes.
Maman, je n’étais pas là pour recouvrir ton corps et je n’ai plus que des mots - des mots d’une langue que tu ne comprenais pas – pour accomplir ce que tu avais demandé. Et je suis seule avec mes pauvres mots et mes phrases, sur la page du cahier, tissent et retissent le linceul de ton corps absent.
L’inzu
La maison de Stefania, celle où elle pouvait vivre une vraie vie de femme, une vraie vie de mère de famille, c’était la maison de paille tressée comme une vannerie, l’inzu (et je lui garderai son nom kinyarwanda, car je n’ai en français que des noms de mépris pour la désigner : hutte, cahute, paillote…). Des maisons comme celle de Stefania, il n’y en a plus guère dans le Rwanda d’aujourd’hui. Elles sont désormais dans les musées, comme ces squelettes de grands animaux disparus depuis des millions d’années. Mais l’inzu, ce n’est pas dans ma mémoire cette carcasse vide, c’est une maison pleine de vie, de rires d’enfants, du bavardage insouciant des jeunes filles, du murmure chantonné des contes, du grincement de la pierre à moudre sur les grains de sorgho, du clapotis des cruches où fermente la bière et, à l’entrée, du battement rythmé du pilon dans le mortier. Je voudrais tant que ce que j’écris soit le sentier qui me ramène à la maison de Stefania.
L’umugamura
C’est en juillet, au début de la saison sèche, qu’on moissonne le sorgho. Mais auparavant, lorsque les épis sont déjà bien formés, mais que les grains ne sont pas encore tout à fait secs, ma mère célébrait l’umuganura. Umuganura, c’est le nom de la fête et c’est aussi celui de la pâte de sorgho qu’on doit manger à cette occasion. Il n’était pas question de récolter le sorgho sans que toute la famille ait consommé, selon le rite, la première pâte de sorgho. […]
Les grains encore gorgés d’eau, on ne les écrase pas sur la pierre à moudre comme on le fait pour le sorgho ordinaire, on les pile dans le mortier. On trie sur un van – un van que l’on a quelques semaines auparavant enduit d’une nouvelle couche de bouse – ceux qui n’ont pas été écrasés et on les repasse au mortier jusqu’à obtenir une farine aussi fine que possible. Maman confectionnait la pâte dans un pot en terre, il fallait toujours écarter les ustensiles introduits par les Blancs. La recette ? C’est, me semble-t-il, à peu près la même que celle des galettes de blé noir que l’on fait en Bretagne, mais Stefania n’en faisait pas des crêpes : elle modelait, en mélangeant peu à peu la farine avec de l’eau bouillante, une belle boule, une sphère parfaite, bien lisse, aux beaux reflets vert pâle. Tout en la façonnant, elle prononçait des formules que je comprenais à peine mais qui, à mon sens, jetaient la malédiction sur les empoisonneurs et les sorciers et appelaient fertilité, abondance, fécondité sur la famille, l’enclos et les champs et surtout sur le troupeau de vaches que nous n’avions pas.
Les plantes anciennes
À la maison, ma mère m’apprenait ce que doit savoir toute jeune fille rwandaise : tresser des nattes, tisser de fins paniers aux motifs géométriques, reconnaître les plantes médicinales, en faire des décoctions. Grâce à elle, je savais faire la meilleure bière, choisir les boutures qui donneraient les plus belles patates douces...
Ma mère cultivait avec soin, il faudrait dire avec piété, les plantes anciennes. Elle leur avait réservé un bout de terrain près de la maison. Elle y plantait des variétés presque oubliées de haricots - ububenga, kajemunkangara -, de patates douces - gahungezi, nyirabusegenya -, de courges - imyungu, nyirankuba. Il y avait aussi l’éleusine, cette vieille céréale africaine dont les grains ressemblent à ceux de la moutarde, et les inkori qui sont des sortes de petites lentilles. Beaucoup de ces graines venaient de Magi : elle les avait sauvées dans le nœud de son pagne comme le plus précieux des trésors. Lorsqu’elle allait chez les Bagesera, elle se mettait en quête de boutures rares qu’elle obtenait par un surcroît de travail. Elle passait parfois un après-midi entier sur la petite parcelle réservée aux plantes en voie de disparition. C’était pour elle comme les survivants d’un temps plus heureux auprès desquels, semblait-il, elle puisait une énergie nouvelle. Elle les cultivait non pas pour la consommation quotidienne mais en témoignage de ce qui était menacé de disparaître et qui, effectivement, dans le cataclysme du génocide a disparu. Quand maman en faisait une cuisine, il me semblait goûter à la nourriture merveilleuse qu’on mange dans les contes.
Survivre
Je n’étais pas parmi les miens quand on les découpait à la machette. Comment ai-je pu continuer à vivre pendant les jours de leur mort ? Survivre ! C’était, il est vrai, la mission que nous avaient confiée les parents à André et à moi. Nous devions survivre et je savais à présent ce que signifiait la douleur de survivre. C’était un poids énorme qui tombait sur mes épaules, un poids bien réel qui m’empêchait de gravir le petit escalier qui menait à la salle de cours, qui m’arrêtait devant la porte de mon appartement, incapable de l’ouvrir et de la franchir. J’avais en charge la mémoire de tous ces morts : ils m’accompagneraient jusqu’à ma propre mort.
Le Rwanda d’aujourd’hui
Depuis quelques jours, je suis dans un Rwanda que je croyais ne jamais connaître. Je suis chez moi, comme tous les autres Rwandais. Je ne marche plus en baissant la tête, je ne sursaute plus à la vue d’un uniforme. Il n’y a pas de barrage pour contrôler mon "ethnie". Je ne serai pas humiliée par les miliciens du parti. Je ne suis plus l’Inyenzi. Mon nez n’est pas trop long. Mes cheveux ne sont pas éthiopiens : je suis rwandaise. J’ai hâte de découvrir le Rwanda qui m’était interdit.Je veux tout voir, Gikongoro où je suis née, au bord de la rivière Rukarara, le lac Kivu, Kibuye, Ruhengeri, Gisenyi, les volcans... Je voudrais que le minibus s’arrête à chaque détour de la route pour que, jusqu’à l’horizon, les collines et les crêtes des montagnes viennent emplir mon regard. Et je répète et on se moque gentiment de moi : "Rwanda nziza, Rwanda nziza" - Il est beau mon pays.
Mais le Rwanda, c’est aussi le pays des larmes et les routes parcourues sont autant d’itinéraires de douleurs.
Les noms
Oui, je suis bien celle qu’on appelait toujours de son nom rwandais, celui que m’avait donné mon père, Mukasonga, mais désormais, je garde en moi, et comme faisant partie du plus intime de moi-même, les débris de vie, les noms de ceux qui, à Gitwe, à Gitagata, à Cyohoha, resteront sans sépultures. Les assassins ont voulu effacer jusqu’à leur mémoire mais, dans le cahier d’écolier qui ne me quitte plus, je consigne leurs noms et je n’ai pour les miens et tous ceux qui sont tombés à Nyamata que ce tombeau de papier.
Logo de l’article : Sophie Guillin, CC BY NC SA
Agenda
Dans la même rubrique
Les conférences « Mémoire Histoire Justice »
Des conférences co-animées par les élèves
18 novembre 2025
Mémorial de Nyamata, tu nous apprends des choses
Jardin de mémoire au Lycée B. Pascal
26 septembre 2025